
Il était là , présent au rendez-vous,
massif, somptueux, s’élançant au-dessus
de la plaine, le sommet entièrement
dégagé, dressé comme un gardien de
l’histoire, îcone des origines de l’humanité.
C’est l’Ararat en majesté, resplendissant,
impérial, qui a accueilli Jacques Chirac, dès
son arrivée sur la terre d’Arménie. Un
spectacle à couper le souffle qui a fait
murmurer au chef de l’Etat français « C’est
magnifique ». Il s’est alors tourné vers
Robert Kotcharian « It’s wonderful ».
Un rendez-vous que le président français
avait pourtant bien failli rater, en arrivant
de Bucarest, où il participait à un sommet
de la francophonie, avec près d’une heure
de retard.
Avant lui, venus directement de France, les
personnalités de la délégation, les invités
personnels, et les chefs d’entreprises
avaient pleinement pu goûter au spectacle,
tout comme Bernadette Chirac arrivée elle
aussi un peu plus tôt. Tous avaient instinctivement
adopté le réflexe de ceux qui se
posent à l’aéroport de Zvarnots. Ils
cherchent l’Ararat du regard, mais éprouvent
une véritable frustration lorsqu’il est
dans les nuages.
Pour la première visite d’Etat d’un président
français en Arménie, l’accueil aura
été…sans nuages.
Pour s’être rencontrés à plusieurs reprises,
particulièrement lors de la visite d’Etat de
Robert Kotcharian en France, les deux chefs
d’Etat se connaissent bien. Jacques Chirac
et Robert Kotcharian se sont donc
retrouvés le sourire aux lèvres et la poignée
de main virile, pendant qu’un détachement
rendait les honneurs, puis de furent les
hymnes nationaux. Le coup d’envoi de deux
journées de visite officielle, petites par la
durée, mais grandes par l’impact.
Le cortège officiel traverse en trombe les rues pavoisées aux couleurs de la France et de l’Arménie. Parce que visite d’Etat oblige, la circulation est coupée pour permettre le passage des voitures officielles, pour répondre aussi à l’impérieuse nécessité de rattraper l’horaire, pour le dîner d’Etat servi au palais présidentiel en présence de très nombreux invités. Jacques Chirac et son épouse sont notamment accompagnés du ministre des Affaires étrangères : Philippe Douste-Blazy, du ministre des Transports : Dominique Perben, du ministre de la Fonction publique : Christian Jacob, du ministre de la culture : Renaud Donnedieu de Vabres, de l’ambassadeur de France en Arménie : Henry Cuny, des chefs d’entreprises et personnalités invitées, dont Charles Aznavour qui avait répété son spectacle, l’après-midi-même, sur la place de la République.
À l’heure des toasts, au début du repas, Robert Kotcharian rappelle les mille ans d’histoire qui lient les deux pays : « dans les moments décisifs nous nous sommes toujours retrouvés côte à côte… Nous sommes reconnaissants à la France d’avoir tendu sa main d’amitié et d’avoir donné refuge aux Arméniens rescapés du génocide. Aujourd’hui leurs enfants sont devenus citoyens français à part entière et apportent leur contribution à la prospérité de l’Etat français ainsi qu’à la consolidation des liens franco –arméniens ». « Dans les relations entre les nations, les visites d’Etat font partie de ces moments rares et précieux où se mêlent l’histoire et le destin des peuples, moments d’amitié, de respect, d’affection partagée », répond Jacques Chirac, avant de se tourner vers les Français d’origine arménienne. « Je veux saluer tout particulièrement les représentants de cette grande famille francoarménienne qui me font le plaisir de m’accompagner dans ce voyage en Arménie. Chacun dans son domaine, ils font honneur à la France et à la terre de leurs aïeux ».
C’est par un hommage aux victimes du
génocide que commence la longue
journée du président français. Sur la
colline de Dzidzernakapert, Jacques et
Bernadette Chirac et la délégation au
grand complet, empruntent la longue allée
qui conduit au mémorial. Ils déposent une
gerbe tricolore sur la façade du
monument, observent une minute de
silence, avant de descendre à l’intérieur,
un oeillet blanc à la main, pour se recueillir
face à la flamme. Silence. Seule la musique
de Komitas « sourp, sourp » enveloppe
l’importante délégation.
Emotion. Le lieu frappe tous les visiteurs
par son mélange de simplicité et de sobriété
et la puissance de la flamme qui s’impose
dans cet univers minéral. L’espoir et la vie,
par-delà la stratégie d’anéantissement.
Là où cinq ans plus tôt, presque jour pour
jour, le pape Jean Paul II avait employé
les mots-même des Arméniens « metz
yeghern » (la grande catastrophe), le
président français préfère le silence, pour
confier ensuite sa « grande émotion ».
Après la visite du musée, guidé par le
directeur Lavrenti Barseghian, le président
français accomplit, à son tour, le geste désormais traditionnel
qui dit la confiance en l’avenir de
la nation arménienne, celui de planter un
arbre. Il est signé : Jacques et Bernadette
Chirac.
Après le rendez-vous de la mémoire, un
deuxième temps fort attend le chef de l’Etat
français, l’inauguration de la place de
France en présence de milliers de
personnes.
Au coeur de la capitale, au croisement de
trois de ses principaux axes : les avenues
Bagramian, Machdots et Sayat-Nova, la
place de France jouxte l’opéra et vient
compléter une autre place, celle de la liberté.
C’est l’un des hauts lieux de l’Arménie.
En décidant de donner le nom de la France
à cette place, le conseil municipal d’Erevan
a voulu marquer le lien naturel qui existe
pour toutes les démocraties entre la liberté
et la France.
Dans l’esprit des milliers de personnes
massées sur la place qui brandissent les
portraits des deux présidents, et agitent les
deux drapeaux tricolores, ce lien ne fait
aucun doute. Encore moins pour les
étudiants de l’université française (la plus
grande université française à l’étranger)
présents au grand complet, portant des T
shirts bleus, au logo de l’année de
l’Arménie.
Après avoir retracé l’histoire qui lie
l’Arménie et la France, Robert Kotcharian
distille avec finesse ses encouragements Ã
Jacques Chirac. D’abord en remerciant la
France pour la loi de 2001 : « Nous apprécions
hautement la reconnaissance du
génocide arménien avec la force d’une loi ».
Ensuite en valorisant son rôle au sein du
groupe de Minsk « Je voudrais particulièrement
souligner le rôle constructif de la
France dans le processus du règlement du
conflit du Haut kharabagh ». Enfin en
rappelant que « dans plusieurs localités en
France, il y a plus d’une centaine de
monuments dédiés aux victimes du
génocide ».
Le président arménien n’ignore pas que
onze jours après la visite de Jacques Chirac
en Arménie, l’Assemblée nationale française
doit se prononcer sur la pénalisation des
négationnistes. Il ne peut, ni ne veut, et
encore moins ne doit, interférer dans la vie
interne de la République française, mais
encourage habilement son homologue, avec
de petites touches discrètes. Moins de trois
heures plus tard, en conférence de presse, Ã
la question de savoir si la reconnaissance du
génocide arménien est un préalable pour
l’entrée de la Turquie dans l’Europe, Chirac
répondra : « honnêtement je le crois ».
En attendant, adossé à un décor de
drapeaux français et arméniens, « en ces
lieux témoins de la genèse du monde »,
Jacques Chirac cite Léon de Lusignan,
Missak Manouchian, Gorki, Paradjanov et
Aznavour, pour rappeler qu’avec l’année
de l’Arménie en France, plusieurs
centaines de manifestations se déploieront
à travers tout le territoire français,
jusqu’au 14 juillet.
Les deux président dévoilent ensuite la
plaque de la place de France, devant
laquelle les anciens combattants vont
prendre du plaisir à poser pour les photographes,
puis ils prennent un bain de foule
avant de se rendre au palais présidentiel.
À leur suite, avant d’aller, pour sa part, visiter
le Matenadaran en compagnie de Mme
Robert Kotcharian, Bernadette Chirac se taille
à son tour un grand succès parmi les femmes
arméniennes gourmandes d’autographes.
Sur l’avenue Bagramian, le palais présidentiel
arménien n’a rien de commun avec les
fastes de l’ Elysée, et c’est sous un chapiteau
installé dans le jardin que doit se dérouler la
conférence de presse des deux présidents.
Plusieurs dizaines de journalistes sont
présents, français, arméniens et aussi turcs
dont la chaîne de télévision « D » et l’envoyé
spécial permanent à Paris du quotidien
Hurrieyt. C’est lui qui posera la dernière
question à Robert Kotcharian évoquant un
courrier, qui serait resté « sans réponse » du
Premier ministre turc proposant au président
arménien une « commission d’historiens ». La réponse de Kotcharian le renvoie
dans ses cordes : « Je suis désolé que vous
n’ayez pas été informé de ma réponse ». Ce
qui est une manière très diplomatique de
dire au journaliste turc qu’avant de poser
une question, il devrait mieux vérifier ses
sources… Le président arménien ajoute :
« les chefs de deux Etats voisins, ne doivent
pas communiquer par le biais de la presse
mais au moyen des représentations diplomatiques
qu’ils doivent avoir dans leur pays
sur une base réciproque… Je suis désolé que
ce genre de relations entre les Etats, turc et
arménien, n’existe pas ». Autre manière
diplomatique de rappeler que c’est la
Turquie, qui, en imposant toujours son
blocus à la frontière arménienne, rend tout
dialogue impossible.
Mais auparavant, c’est bien sûr Jacques
Chirac qui va créer la surprise et l’événement
en répondant aux journalistes du
Figaro et du Monde. À la question de savoir
si l’adhésion de la Turquie à l’Union
européenne passe impérativement par la reconnaissance du génocide arménien, la
réponse est sans ambiguïté « Honnêtement,
je le crois. Tout pays se grandit en reconnaissant
ses drames et ses erreurs ». Chirac fait
même un parallèle entre le génocide et la
Shoah : « Peut-on dire que l’Allemagne, qui a
profondément reconnu la Shoah, a perdu
son crédit ? Elle s’est grandie. On pourrait le
dire pour la France, dans d’autres circonstances
et pour beaucoup d’autres pays. Un
pays, une nation, se grandit toujours de
reconnaître les erreurs qu’elle a pu
commettre. Alors, quand de surcroît, il s’agit
de s’intégrer dans un ensemble qui revendique
l’appartenance à une même société et
la croyance en de mêmes valeurs, je pense,
effectivement, que la Turquie serait bien
inspirée, au regard de son histoire, de sa
tradition profonde, et de sa culture, qui est
aussi une culture humaniste, d’en tirer les
conséquences ».
À la deuxième question portant sur la
pénalisation des négationnistes, Jacques
Chirac répond tout aussi directement. Sans
imaginer qu’il sera démenti dix jours plus
tard ? ou pour apaiser la Turquie ?
« Je voudrais rappeler, une fois de plus, que
la France reconnaît le génocide arménien.
Elle l’a officiellement reconnu, de par la loi.
C’est donc notre loi. Cette loi s’impose à tous.
En outre, vous le savez parfaitement, nous
sommes un Etat de droit. La loi française
condamne toute provocation à la discrimination,
à la haine ou à la violence
raciale…Cela montre bien que la France a
pleinement reconnu la tragédie du génocide
et que le reste relève plus, aujourd’hui, de la
polémique que de la réalité juridique ».
Une chose est certaine. Dans les heures qui
ont suivi la conférence de presse, les représentations
diplomatiques françaises en
Turquie recevaient le texte intégral des
propos de Jacques Chirac, pour d’éventuelles
explications de textes.
Les deux présidents vont alors poursuivre
leur séance de travail au cours du déjeuner
à l’ Old Erevan.
Trois heures plus tard, dans les jardins de l’ambassade de France, qui fait face à la mairie d’Erevan, les élus français présents : Bernard Piras sénateur (PS) de la Drôme et président du groupe d’amitié. France Arménie au Sénat, François Rochebloine, député (UDF) de la Loire, président du groupe d’amitié France Arménie à l’Assemblée nationale, Guy Tessier député des Bouches-du-Rhône, Hervé Mariton député (UMP) de la Drôme, les anciens ministres Renaud Muselier et Patrick Devedjian, commentent les propos présidentiels. Le député des Hauts-de- Seine ne boude pas son plaisir : « C’est énorme ! Le président interpelle la Turquie à la porte fermée de sa frontière », balayant d’un geste ce qui paraît être une hypothèque sur le 12 octobre : « laissez-moi savourer ce jour » et comme une promesse : « chaque chose en son temps ». François Rochebloine déguste l’interpellation à la Turquie « c’est que du bonheur » et regarde l’avenir « désormais s’ouvre une situation nouvelle ». Même satisfaction du côté d’Alexis Govciyan, président du CCAF, qui constate que cette visite est « véritablement devenue historique », tant par l’engagement du président que par le « parallèle établi avec la Shoah » et considère dès lors comme « une nécessité répu-blicaine » une loi pour punir le négationnisme.
Lorsque Jacques Chirac arrive à son tour à l’ambassade avec son épouse, ses premiers mots sont naturellement pour remercier « chaleureusement » l’ambassadeur de France et Mme Henri Cuny(1). Le président s’adresse ensuite aux « 5 000 Arméniens de France qui, portés par les espoirs de l’aprèsguerre, retournèrent dans le pays de leurs pères pour aider à sa reconstruction » en direction de ceux qui sont présents au premier rang et très émus « votre rêve se brisa sur les sombres réalités de la dictature stalinienne. Pris au piège du totalitarisme, emmurés dans un système fermé, vous êtes devenus des naufragés de la terre promise. Malgré les difficultés, l’éloignement et l’oubli parfois, vous avez maintenu vos liens avec la France. La pérennité et la force de notre relation vous doivent beaucoup… La France connaît les épreuves que vous avez traversées, par ma voix, elle vous exprime son estime et son affection ». Puis, regardant vers l’avenir, il désigne l’université française partenaire de Lyon III, que les ministres français présents en Arménie ont visité dans l’après-midi, comme : « une chance pour le rayonnement de la France dans toute la région ». Alors que l’après-midi s’achève dans une température très douce, des milliers d’Arméniens ont déjà commencé à converger vers la place de la République, pour le concert exceptionnel de Charles Aznavour qui va lancer l’Année de l’Arménie. Le chanteur, qui a sa place à Erevan et même sa statue à Gumri, fait figure de héros national. Jacques Chirac l’a bien compris et pris soin de le citer nommément dans tous ses discours. La scène qui a été aménagée devant le musée national enjambe les fontaines de la place. Un millier de chaises dont les places coûtent entre 100 et 300 euros, vont accueillir tout ce que l’Arménie compte de notables. Les milliers d’autres suivront le concert gratuitement mais debout, jusque dans les promenades de verdure. Le centre d’Erevan est interdit à la circulation depuis plusieurs heures et la foule aura patienté de longues heures pour ne rien rater du spectacle. Sur la rue Abovian, dans l’hôtel Golden Tulip qui jouxte la place Aznavour, et qui passe en boucle les chansons du « grand Charles », sont logés « tous les amis de Charles », Line Renaud, Michel legrand, Nana Mouskouri, Isabelle Boulay, Hélène Segara qui posent pour les photographes. Jean Claude Brialy tout de blanc vêtu remplace « au pied levé » Michel Drucker qui devait animer la soirée, mais a déclaré forfait à la suite de sa chute lyonnaise.
La nuit est tombée sur Erevan, les personnalités
ont pris place, le catholicos Karékine II
est présent. Robert Kotcharian et Jacques
Chirac arrivent ensemble. Commencent alors deux heures d’un spectacle dont on
parlera longtemps. Line Renaud ouvre le bal
et lance à la foule « merci de nous avoir
donné Charles Aznavour » ajoutant un
« chnoragalem » plein de bonne volonté. Les
artistes se succèdent, s’attachant pour la
plupart à prononcer quelques mots d’arménien,
avant de laisser la place au héros du
jour. Dès la première chanson, les
Emigrants, Aznavour boucle la boucle de
son histoire personnelle et des relations
franco-arméniennes. Tant pis pour ceux qui
attendaient « ils sont tombés », ils auront
cependant eu la plupart des classiques :
Paris au mois d’août, Désormais, J’m voyais
déjà , Les plaisirs démodés, Que c’est triste
Venise, la Bohême, Emmenez-moi, et aussi Le
mort vivant, un hommage à la liberté de la
presse. Un choix symbolique, pour inviter
fraternellement l’Arménie à parfaire sa
démocratie. C’est une chorale d’enfants
d’Erevan qui aura le dernier mot, avant un
feu d’artifice remarquable dont le bouquet
final s’achève en bleu-blanc-rouge.
Dimanche matin, avant de regagner la
France, le président français et son épouse
vont rendre visite au catholicos Karékine II,
à Etchmiadzine. Au cours de l’entretien, le
chef de l’Eglise apostolique arménienne va
aborder la question du kharabagh, puis il
emmène ses hôtes visiter la cathédrale.
Dans la petite église c’est la bousculade,
lorsque le couple présidentiel se recueille
devant les reliques de saint Grégoire
l’Illuminateur. Jacques et Bernadette Chirac
visitent rapidement le trésor d’Etchmiadzine,
avant de regagner l’aéroport tout proche.
Dernière cérémonie protocolaire, dernière
poignée de mains entre Kotcharian et
Chirac. Dernier regard vers l’Ararat, effacé
du paysage. Les nuages ont dressé un mur
entre l’Arménie et la Turquie.
Jeanine Paloulian
Nouvelles d’Arménie Magazine N°124