
Outre les 50 000 Arméniens environ vivant encore actuellement en Turquie, la diaspora se répartit désormais entre l’ex-URSS (Russie, Georgie, Ukraine, Asie centrale) et une diaspora « extérieure » éparpillée sur les cinq continents en une cinquantaine de communautés. Trois zones géographiques rassemblent les plus importantes - en dépit de statistiques imprécises comptabilisant les Arméniens dans la plupart des pays dont ils ont acquis la nationalité : l’Amérique du Nord (environ 1 250 000), suivie de l’Europe occidentale (dont près de 500 000 en France), et du Proche et Moyen-Orient (400 à 500 000).
« Si une histoire globale de la diaspora arménienne au XXe reste à écrire », Claire Mouradian commissaire de l’exposition « Arménie des diasporas en Europe et Méditerranée (Marseille, avril - septembre 2007) rappelle l’existence de « quelques monographies sur les communautés qui ont toutes une histoire spécifique liée à celle du pays d’accueil et aux itinéraires particuliers des réfugiés », mais dont on peut dégager les grandes évolutions qui ont marqué cette diaspora depuis les années 1920. Le cas de la « deuxième Arménie » prospère de Beyrouth est à ce titre emblématique : la guerre civile libanaise entre 1975 et 1990 a ruiné une communauté qui a perdu la moitié de ses effectifs durant cette période, et on ne peut que s’interroger aujourd’hui sur les conséquences des événements récents survenus au Liban.
Dans ce mouvement vers l’Ouest, la diaspora est devenue plus poreuse à l’assimilation, tout en maintenant de nombreuses structures communautaires (Eglise, écoles, associations, presse) qui ont assuré la transmission de la langue, de la culture et de la mémoire, en un mot du haïapahpanoum (la préservation de l’arménité). La vie diasporique produit ainsi une identité complexe sur laquelle revient en partie « Reconstruire la nation : les réfugiés arméniens au Proche-Orient et en
France 1917-1945 » (mai 2007), la grande exposition de la Cité nationale de l’immigration conçue par l’historien Raymond Kevorkian.
L’immigration des Arméniens vers la France qui débute en 1922 repose sur deux facteurs : d’une part le fait qu’elle soit la puissance mandataire en Syrie et au Liban – là où les rescapés du génocide sont le plus nombreux – et de l’autre sa quête de main d’oeuvre pour réparer les pertes subies pendant la Grande guerre. Les Arméniens sont donc près de 60 000 à débarquer à Marseille dans les années 1920, à essaimer ensuite le long et autour du sillon rhodanien. Ils travaillent dans les huileries, les savonneries, dans les centres miniers de Gardanne ou de Saint-Chamond, ou encore dans les industries textiles de la région lyonnaise ou de l’Isère. De meilleures conditions de travail les attirent vers la région parisienne où ils fondent de véritables « villages arméniens » à Alfortville, Issy-les-Moulineaux ou Arnouville. Dans les années 1930, la crise économique oblige les ouvriers arméniens à se reconvertir. Pour certains, devenus marchands ambulants ou commerçants, c’est le début d’une ascension socioprofessionnelle brillante, et pour la communauté arménienne française, d’une renaissance culturelle marquée par la publication de 87 périodiques et de milliers d’ouvrages dans la langue natale : les journaux telles que Haratch (« En Avant », toujours publiée) voient éclore une génération d’écrivains qui forgent une expression littéraire moderne pour décrire leur expérience d’exilés. C’est à la même époque qu’un Edgar Chahine brille dans la peinture française ou qu’un Komitas est reconnu comme le maître de la musique contemporaine arménienne. A partir de 1946, les naturalisations, généreusement accordées, accélèrent l’intégration des Arméniens en France, même si 7 000 d’entre eux –dont certains naturalisés– tentent un retour en Arménie soviétique, expérience qui se solde par un échec puisque le gouvernement français doit négocier leur retour dés 1956…
En soixante dix ans, les Arméniens se sont intégrés d’une façon exemplaire à la société française, tout en préservant leur identité culturelle. Nombre d’entre eux ont connu des réussites exceptionnelles tel Charles Aznavour. Ils n’ont pas rompu les liens avec la « mère patrie », comme en témoigne l’élan de solidarité qui a suivi le séisme de 1988. L’indépendance de l’Arménie a encouragé une mobilisation pour aider la jeune République ainsi que des voyages individuels ou collectifs pour des motifs divers (tourisme, pèlerinages, missions caritatives, coopération socio-économique…). Si ces initiatives ont favorisé les contacts entre les Arméniens de « l’intérieur » et de « l’extérieur », elles ont également confirmé que la diaspora est, pour les Français d’origine arménienne, une réalité destinée à durer.