
Entre ces deux-là , c’est une histoire de pierres, de voûtes et de coupoles. L’histoire de deux professeurs d’architecture qui voulaient voir leurs étudiants travailler ensemble. L’un est Arménien, l’autre Française. Des idées sont lancées, comme présenter la ville d’Erevan aux Français. Des années plus tard, Sylvie Clavel est devenue administratrice de la Conciergerie. L’Année de l’Arménie en France est l’occasion de relancer la collaboration avec son correspondant d’Erevan Narek Sargsyan. Le projet prend de l’ampleur. Ils pensent toujours montrer l’univers de la ville, et décident de revenir sur la situation particulière d’un royaume qui a déplacé ses capitales à chaque nouvelle étape de son histoire. Ce ne sera pas une ville, ce seront 12.
Parler d’architecture oui, mais pas question de ne s’adresser qu’aux spécialistes. La Conciergerie a beau être un monument historique, l’exposition sera grand public. Et pour faire du patrimoine architectural arménien une connaissance accessible, les secrets de la maison sont simples. Les photos de chaque capitale sont exposées par secteur et selon un cheminement chronologique, des objets introduits pour créer une ambiance. Issus des collections du musée d’Histoire d’Arménie à Erevan, parures, tapis, costumes, tissus brodés sont là pour aider le visiteur à mieux comprendre le mode de vie et le développement du goût en Arménie aux différentes époques. Enfin, des cartels, des détails d’architecture et des explications sur les conditions dans lesquelles le roi a conquis le site sont fournis.
Sans être exclusivement didactique, cette exposition offre un panorama ambitieux des formes architecturales arméniennes à travers le temps. D’une ville à l’autre, le visiteur traverse près de 3 000 ans d’histoire. Mais si l’Arménie a vu s’élever et se détruire autant de capitales, ce sont souvent les évolutions géographiques du royaume qui ont entraîné ces changements. De conquêtes en invasions, les frontières bougent. En 75 avant JC par exemple, la Grande Arménie s’étend de la Méditerranée à la Mer Caspienne, la capitale Tigranocerte est alors fondée sur la rive d’un affluent du Tigre, au centre du nouvel Empire. Tremblements de terre, stratégie défensive (au XIIIe siècle, Sis, au pied de la chaîne montagneuse du Taurus, est choisie pour sa situation idéale en cas d’attaques), proximité du fleuve (Ervand IV fonde Ervandachat sur la rive gauche de l’Araxe en 210 avant JC). D’autres impératifs ont parfois amené les rois à bâtir une nouvelle capitale. Artaxata, détruite par le roi des Perses en 366. Bagaran, envahie et détruite par les Seldjoukides, puis Tamerlan au IVe siècle. Dvin, abandonnée au 13e siècle après sa destruction par les Mongols. Au fil des photographies, le visiteur découvre des villes qui souvent n’existent plus. Il découvre aussi des sites qui ne sont parfois même plus situés en Arménie. Ani, joyau des royaumes d’Arménie est aujourd’hui en Turquie, tout comme les vestiges des villes de Van, Chirakavan, ou Kars.
12 capitales en 3 000 ans d’histoire, un pari ambitieux que quelques clichés, aussi réussis soient-ils, ne peuvent relever avec précision. Certaines villes sont moins connues que d’autres, certains secteurs de l’exposition plus riches que d’autres. L’exposition présente ainsi beaucoup plus de documents photographiques sur « la cité aux mille églises » et sur Erevan. Le monastère des Vierges, les églises de St-Grégoire d’Aboughamrents, de St-Sauveur, de St-Grégoire de Tigrane-Honents : la section consacrée à Ani est l’une des plus importantes. Elle présente de nombreuses images d’édifices religieux, mais aussi un panorama médiéval puis actuel de la cité, ainsi que des photographies des tours, des portes, et de la cathédrale. De la découverte de ces villes qui n’ont pas toutes résisté aux âges et aux aléas de l’histoire, le visiteur peut tirer une vision globale riche de sens pour les concepteurs de l’exposition.
Sylvie Clavel rappelle qu’élargir le panorama peut donner une meilleure idée de la culture arménienne. « Le fait de montrer les 12 capitales, c’est toucher du doigt la permanence de cette culture, la force de ce peuple qui dispersé, vaincu, se reconstitue toujours, retrouve ses formes et les perpétue, notamment dans l’architecture »
L’intérêt de cette balade au coeur de l’architecture arménienne réside enfin dans l’étonnement qu’elle provoque. Observer les récents développements d’Erevan devant un plan urbain datant pourtant de 1924, comprendre l’organisation de l’espace des édifices religieux devant la photographie d’un mausolée au rez -de-chaussée et d’une église au premier étage, chaque capitale réserve sa part de surprise. Les attentes du visiteur vacillent, il découvre bien plus que des églises et des monastères rappelant le poids du religieux dans la vie politique et économique de la cité. L’Arménie, premier Etat chrétien de notre ère, a offert ses formes architecturales à des monuments bien connus. Là encore, surprise. Les bas-reliefs de la Sainte Chapelle à Paris seraient ainsi inspirés de la cathédrale de Zvartnots, bâtie près de Vagharchapat sur le lieu de la rencontre entre Grégoire l’Illuminateur et Tiridate III au VIIe siècle. Grâce au concours de l’UAFAC (Union Arménienne de France des Architectes et Concepteurs) et aux photographies prises par Zaven Sargsian, la Conciergerie propose une entrée originale dans la culture arménienne. En tant que commissaire général de l’exposition, Sylvie Clavel mise aujourd’hui sur l’originalité du regard de l’architecte pour attiser la curiosité des visiteurs. « Nous sommes des peuples amis, il fut une époque où l’on parlait français au Royaume d’Arménie. Nous avons des liens très forts et de longue date. Et si l’on aime quelqu’un, on veut le connaître davantage ». Voilà peut-être la meilleure raison qui soit d’aller voir à quoi ressemblaient les 12 capitales de l’Arménie.
Caroline Papazian
Nouvelles d’Arménie Magazine N°125